
Samuel Maoz n’est pas un réalisateur comme un autre. A 47 ans, Lebanon est son… premier film de fiction et pour lequel il s’est directement inspiré de son passé de soldat israélien ! Et pour un coup d’essai, il a réalisé une œuvre coup de poing d’une intensité physique et psychologique rarement vue au cinéma et justement récompensé du Lion d’Or au dernier festival de Venise.
Lebanon n’est pas véritablement une fiction, c’est une expérience inédite de retranscription de l’horreur de la guerre au plus proche des soldats. En effet, le film se déroule exclusivement (à l’exception du plan d’ouverture et du plan final) dans la fournaise claustrophobique d’un tank de Tsahal occupé par 4 soldats israéliens qui, loin de tout manichéisme, doutent, tremblent et ne comprennent pas plus que le spectateur la finalité de leur présence dans cette machine de mort. La caméra oscille entre l’atmosphère étouffante de la bête de métal et l’extérieur vue à travers le viseur menaçant du tank – le souci de réalisme est poussé jusqu’à « fendre » l’objectif de la caméra lorsque le tank est touchée par une rafale de balles. Rien n’est épargné au spectateur qui vit le même calvaire que ces hommes impuissants : bruits exténuants et assourdissants, tank transformé en bête vivante (la carapace du monstre suinte l’huile chaude et visqueuse pareil à du sang), absurdité de la guerre où on ne distingue plus victimes et bourreaux, méchants et gentils. La frontière entre réalité et rêve cauchemardesque est complètement effacée, la suffocation physique transmise au spectateur pourtant confortablement installée dans son fauteuil de la salle de cinéma transforme Lebanon en épreuve psychologique plutôt traumatisante pour des âmes sensibles.
Samuel Moaz est particulièrement bien placé pour raconter ce calvaire puisqu’il l’a vécu presque à l’identique en 1982 lors de la guerre entre Israël et le Liban. Son film est évidemment une catharsis qui permet au réalisateur - 29 ans après les faits- de pouvoir recommencer à vivre débarrassé de ce poids inimaginable, de cette culpabilité prégnante d’avoir tué un semblable. Comme il le dit lui-même, il est mort au Liban, ce n’est qu’une coquille vide que sa mère a serré dans ses bras à son retour en Israël. Ce n’est qu’après bien des années qu’il a su mettre en mots et en images des sensations et des visions qui le hantaient depuis près de trois décennies. Et c’est peu de dire que Samuel Moaz va au bout de sa logique tant Lebanon propose une vision sans concession rarement (pour ne pas dire jamais) vu au cinéma, un plaidoyer évident contre l’absurdité de toute guerre.
Emmanuel Pujol
