La ville portuaire de Seine-Maritime – dont le centre-ville est depuis 2005 classé au patrimoine mondial de l'humanité en raison de l'« exploitation novatrice du potentiel du béton » - a été à l’honneur au cinéma en cette année 2011. Après un français (Bruno Rolland avec Léa) et un trio belge (Abel, Gordon et Rémy pour La Fée), c’est au tour du plus célèbre réalisateur finlandais, Aki Kaurismäki, d’y consacrer un film. Et le choix du Havre ne s’est imposé que suite à un long périple du réalisateur qui a sillonné les côtes européennes en voiture, de l’Italie aux Pays-Bas, à la recherche du décor idéal pour son film et qu’il a donc trouvé dans le port normand.
Oublié de façon assez incompréhensible par le jury du dernier Festival de Cannes (Le Havre est tout de même reparti avec le prix Fipresci décerné par la critique internationale), Le Havre est un film parfait pour cette époque de fêtes. C’est un joli conte positif et d’une humanité rare tourné à la manière des films des années 40-50 – Kaurismäki adore Carné et ça se voit (ce n’est pas un hasard s’il a appelé le personnage féminin principal du film Arletty joué par sa plus fidèle actrice, Kati Outinen, qui tourne avec lui pour la 10eme fois). Couleurs surannées et acteurs (génial André Wilms, doucereux Jean-Pierre Darroussin) au jeu très théâtral filmés dans des cadres travaillés et originaux, Le Havre est pourtant également très contemporain et moderne dans son scénario. Ce décalage entre la forme et le fond crée une distanciation bienvenue pour éviter le pensum bien-pensant indigeste qu’il aurait pu être, une forme d’absurdité poétique que n’aurait pas renié Jacques Tati*.
Le Havre, c'est l'histoire de la rencontre entre Marcel Marx (en référence à Karl et pas à Groucho), un vieil homme, ex-écrivain renommé reconverti cireur de chaussures - profession portée disparue en France en 2011 et qui renforce encore le côté pastel et décalé de l'ensemble - et un jeune clandestin africain. Kaurismäki signe un film politique qui dénonce, sans avoir l'air d'y toucher, la politique d'immigration française (et plus globalement de toute l’Europe en ces temps de crise et de repli sur soi) et qui remet au cœur de son propos la fraternité, la solidarité et l'entraide.
Le Havre pourrait être le cousin nordique des récentes et marseillaises Neiges du Kilimandjaro, un cinéma qui se veut positif malgré un contexte d’une noirceur indéniable. Délicieusement rétro, joliment naïf, lumineusement généreux, Le Havre est un film à la fois drôle et grave, tendre et engagé qui rend simplement heureux.
Emmanuel Pujol
*NDLR : Peut-être l’architecture originale du Havre renvoie directement à Tati, un cinéaste certes burlesque mais aussi très attaché à la géométrie et à l’absurde car La Fée dégageait ces mêmes sensations.
