Vous ne faites pas partie des 700.000 lecteurs et quelques de La délicatesse, lauréat de 10 prix littéraires (parfois, on croit rêver) ? Rassurez-vous, ce n’est pas très grave, son auteur, David Foenkinos, aidé par son frère Stéphane, directeur de casting de son état, ont décidé de l’adapter au cinéma. 1h48, c’est le temps approximatif qu’il fallait pour lire le court roman (ça se feuillète très bien l’été au bord d’une piscine, c’est totalement inoffensif et très facile à lire). Ca tombe bien, c’est aussi le temps que dure le film ! Comme ça, vous avez le choix* entre les mots et les images…
Si l’intrigue du livre est scrupuleusement respecté (Nathalie est marié à François dont elle est follement amoureuse. Mais François meurt. Alors Nathalie s’oublie dans le travail. Elle repousse toutes les avances, même celles insistantes de son vieux beau de patron, jusqu’à sa rencontre avec Markus, un collègue de travail transparent et atypique), ce qui faisait la (petite) originalité du livre, des incises décalées (recettes de cuisine, résultats de matches de foot,…) qui marquaient le passage du temps ou les émotions éprouvées par les différents personnages, était absolument impossible à transposer à l’écran. Les deux frères ont donc choisi de contourner la difficulté en utilisant des méthodes très classiques pour ne pas dire éculées: les voix-off et l’ellipse. Le film démarre comme un mauvais roman-photo, le spectateur peut être inquiet (bon d’accord, c’est sympa de reconnaitre la Buttes aux Cailles et Ménilmontant pour les Parisiens mais c’est tout !)
Tout l’univers de l’histoire parait également très fabriqué. Des pulls beiges de Markus à la coiffure évolutive de Nathalie (pour marquer son passage du deuil à la rigueur puis à nouveau à l’éveil à la vie, ca se veut léger, c’est maladroitement lourdaud), tout parait artificiel et empêche une quelconque émotion de transpirer à l’écran ou de ressentir de l’empathie pour les personnages. Même le clin d’œil à Mad Men (dans la décoration des bureaux et dans le personnage de la secrétaire interprétée par Audrey Fleurot en rousse incendiaire type Christina Hendricks) n’est pas des plus finauds.
Mais, mais, mais François Damiens ! Ce type a l’art et la manière de se glisser dans la peau d’un personnage et de lui donner une consistance, une personnalité, un supplément d’âme immédiat. Il rentre dans la vie de Nathalie (Audrey Tautou, charmante mais toujours dans le même registre très Amélie Poulain, yeux ronds, bouille innocente) comme il arrive dans le film : par surprise. Et il l’entraine dans un tourbillon improbable avec une énergie et un naturel désarmants. Et dire qu’au départ le duo de réalisateurs cherchait un acteur scandinave pour Markus (qui est d’origine suédoise – et le décalage avec le physique de Damiens est d’autant plus savoureux)
La Délicatesse est une toute petite bluette aussi insignifiante et anecdotique que le roman dont le film est tiré mais avec une petite musique (enfin pas celle d’Emilie Simon qui inonde le film) pas désagréable venant de la partition subtile d’un comédien belge décidément épatant.
Emmanuel Pujol
