
Mais quel chien a donc mordu les membres du Jury « Un certain Regard » à Cannes pour récompenser Canine au dernier Festival de Cannes? Voilà un brûlot plutôt difficile d’accès sur l’éducation avec un fort sous-entendu politique et social. Et s’il y a bien une certitude, c’est que le second film de Yorgos Lanthimosne ne laissera pas indifférent : on aime ou on déteste, les réactions seront forcément tranchées devant cet objet filmique volontairement provoc et dérangeant.
Canine, c’est quoi ? C’est un père qui enferme ses enfants depuis leur naissance dans l’enceinte de leur maison avec jardin et piscine – ou l’enfer dans un apparent Eden – avec comme (louable ?) intention de les protéger du monde extérieur et qui les élève selon ses principes et sa conception du bien et du mal. Les enfants, âgés de plus de 20 ans, ne connaissent donc de la vie que ce que leurs parents leur en ont appris. Innocents et inconscients de l’ordre moral, leurs actes ne sont jamais réfléchis, tout est jeu, ils ne sont qu’instincts encore renforcés par le père qui leur a concocté un vocabulaire spécifique (le téléphone est une salière, un zombie une petite fleur jaune et un chat le plus grand prédateur de l’homme !) et qui répond aux pulsions sexuelles du fils en invitant une agent de sécurité à se prostituer pour lui. Vous avez dit glauque ? Certes mais pas que…
Le titre mystérieux du film est en réalité la faille dans le plan du père, l’imprévu qui viendra gripper sa mécanique huilée de son éducation idéale sans émancipation possible a priori. Rarement on a vu une telle satire au vitriol contre la cellule familiale, d’autant plus forte que tout cela est raconté comme une fable douce et lumineuse (la belle lumière naturelle et ensoleillée de la Grèce y est pour beaucoup !) où l’absurde et l’aberrant devient la norme acceptée presque aussi naturellement et facilement par le spectateur que par les protagonistes de ce drame en huis-clos. Plus proche d’un Pasolini que d’un Haneke, Lanthimosne peut aussi rappeler l’Ozon des débuts (avec un Sitcom tout aussi perturbant et destructeur). Le jeune réalisateur grec ne s’interdit rien : scènes sexuelles explicites, violence physique et psychologique, cadres perturbants presque déshumanisants (la caméra, fixe, coupe souvent les têtes pour ne montrer plus que les corps),… Canine ne fait rien pour se faire aimer et c’est peut être là toute sa force. Volontairement choquant, cynique à souhait, le film provoque un rire jaune et grinçant d’auto-défense. Il reste longtemps en mémoire, provoquant une sensation étrange et contradictoire de rejet et de fascination. Voilà une canine qui ne manque pas de mordant !
Emmanuel Pujol
NDLR : Retrouvez dès demain l’interview exclusive du réalisateur de Canine. Un entretien de plus de 30 minutes avec un réalisateur passionné. La sortie de Canine s’accompagne elle d’un panorama du cinéma grec contemporain au Cinéma des Cinéastes jusqu’au 8 décembre. Plus d’infos : http://www.cinema-des-cineastes.fr/programme/#anchor-770
