
A la fin de la projection presse, cerise sur le gâteau, les spectateurs ont pu échanger avec la réalisatrice et son actrice principale. Compte-rendu de cette sympathique rencontre.
Question: Quelle a été la genèse du film?
Florence Jaugey: Ca a été terriblement difficile car le film m’a pris 10 ans, tout simplement ! Ce qui a été le plus difficile, c’est de trouver l’argent. Une fois que le financement a été bouclé, les choses se sont emboitées d’une manière magique, tout le monde avait envie de rentrer dans le projet. On a été porté par une espèce d’enthousiasme, de désir d’enfin créer un film, cela nous a donné des ailes. En plus, je n’écrirais plus jamais un tel scénario, c’est une folie. Il y a une course-poursuite, il y a des figurants partout, quand j’écrivais, je n’y pensais pas mais une fois qu’on fait les budgets, on se rend compte que tout cela coute cher, on se dit « mais c’est pas possible » avec en plus beaucoup de lieux de tournage différents. On a été beaucoup aidés notamment par la police nationale qui joue le rôle de la police dans le film. Les poulets, les 300 poulets, on les a mangés. Ca, c’est fait aussi parce que tout le monde a donné un coup de main. Les figurants, par exemple, ce sont tous des militaires. Comme ils avient tous le crâne rasé, les habilleuses passaient leur mettre des bandanas, des casquettes! Les autres acteurs sont presque tous des amateurs.
Q: Quelle est votre réaction à la sélection du film aux Oscars ?
FJ: C’est formidable d’être sélectionnée pour les Oscars (NDLR : en tant que meilleur film étranger). Mais il ne faut pas se monter la tête. On est très contents, cela faisait 20 ans qu’il n’y avait pas eu de film de fiction au Nicaragua donc on a pas eu beaucoup de concurrence pour le présenter. En tout cas, on espère que l’Académie a été convaincue par la proposition du film. Maintenant, il faut envoyer la copie du film et attendre de voir si le film sera retenu dans la sélection finale.
Q: Y a-t-il un making off du film?
FJ: On avait déjà à peine de quoi tourner le « making-in ». Donc, pour faire un making-off, ça parait difficile. On avait même pas de photographe de plateau. Il y a eu une fille toutefois qui était venu faire un making off les deux premiers jours mais ensuite elle n’est plus revenue – forcément on n’avait pas de quoi la payer !
Q: Comment avez vous découvert Alma?
FJ: Alma est danseuse professionnelle. Elle a d'ailleurs suivi un entrainement quotidien à la boxe pendant 15 jours avant le tournage. Je l’ai connu sur le casting du film de Ken Loach, Carla’s song. J’avais remarqué chez elle un potentiel incroyable mais il n’y avait pas de rôle pour elle dans Carla’s song – enfin, si, un tout petit rôle où elle sautait d’un camion et elle mourrait ! Et j’ai écrit le rôle de la Yuma en pensant à elle, à son énergie. Ensuite, le problème, c’est qu’elle a rencontré quelqu’un et qu'elle est partie vivre en Sicile. Elle est revenue au Nicaragua pour tourner le film. Elle m’a beaucoup surpris mais je savais qu’elle serait parfaite pour ce rôle. En tant que danseuse, elle a pris les combats comme des chorégraphies. Et elle a complètement réussi à imiter la gestuelle d’une boxeuse. D’ailleurs, petite anecdote, celui qui l’a entrainé, c’est son entraineur dans le film et il a fait un sacré boulot. Et toutes les autres boxeuses du film sont de vraies boxeuses !
Q: Les hommes n'ont pas le beau rôle dans votre film...
FJ: C'est vrai. En voyant le film, je me rends compte que je n’ai pas réservé le beau rôle aux hommes. Mais ce n’était pas conscient, je ne voulais pas faire un film féministe mais cela reflète tout de même un état de fait au Nicaragua. C’est la réalité de beaucoup de familles. L’homme souvent fait son nid, pose ses œufs et ensuite, une fois que l’enfant parait, il n’y a jamais aucune responsabilité paternelle. Au Nicaragua, c’est la femme qui porte la responsabilité du foyer, des enfants. D'ailleurs, tous les journalistes ont fait la réflexion à Alma qu’ils étaient dans le cas de l'héroïne du film, à savoir abandonné par leur père. Et je peux vous dire qu'elle a donné beaucoup d’interviews au Nicaragua.
Q: Pouvez-vous nous en dire plus sur ce commissariat des femmes?
FJ: Le commissariat des femmes (et de l’enfant) existe véritablement (il en existe aussi au Brésil et en Afrique d’ailleurs). En fait l’idée de ce film est née lorsque j’ai tourné un documentaire sur ces commissariats qui s’appelle Le Jour où tu m’aimeras il y a 10 ans maintenant. Il n’y a que des femmes dans ces commissariats : officiers de police, assistantes sociales, médecins, infirmières
Q: N'avez vous pas un peu édulcoré la réalité de la violence des gangs?
FJ: Je ne voulais pas axer le film sur la violence qu’on est habitués à voir par rapport au cinéma d’Amérique Latine, cette violence dès l’enfance, la violence des gangs. Bien sur qu’elle existe mais il y a aussi beaucoup d’autre chose et notamment une grande part d’humanité. Au Nicaragua, il y a des gangs aussi bien sur mais pas au même degré de violence et de férocité que les Maras salvadoriennes qui sont au-delà du bien et du mal. Ils restent assez amateurs en fait. Le film sera d’ailleurs présenté au Salvador. J’ai su par l’ambassade du Nicaragua là bas que la police du Salvador avait entendu parler de notre travail sur le film avec la police et les gangs (le casting notamment a été en partenariat avec le département qui s’occupe des jeunes en réinsertion) et notre démarche les intéresse.
Q: Quels sont vos prochains projets?
FJ: Pour la suite, j’ai des idées en tête mais je n’ai pas eu le temps de les coucher sur le papier. Ça fait un an qu’on courre les festivals avec ce film. Je n’aurais qu’une envie, c’est de pouvoir m’asseoir pour pouvoir écrire mes idées. J’espère que le prochain projet ne prendra pas 10 ans d’ailleurs. Mais comme me disait un collègue colombien après que je me sois un peu plaint de devoir repartir dans un festival : « Arrête de te plaindre, si tu ne peux pas travailler en ce moment, ça veut dire que ton film marche. Si tu étais chez toi en train d’écrire, tu serais en train de pleurer sur ton ordinateur parce que cela voudrait dire que la Yuma s’est plantée ». Mais c’est formidable comme aventure. Surtout qu’on a pas de moyens pour la promotion du film, tout se fait par bouche à oreille. Par exemple, on a crée une page Facebook pour le film en espagnol et on a près de 9000 fans. Il y a beaucoup de Nicaraguayens en exil qui font aussi la promotion du film dans leur pays d’accueil. Quand à Alma, elle attend simplement que son téléphone sonne! (NDLR : ce qui ne saurait tarder étant donné les prix d’interprétation féminine qu’elle a reçu pour la Yuma !)
