
Bon, les soirées c'est bien beau mais à Cannes, je suis aussi là pour voir des films et vous donner mon avis. Reprise en main sérieuse donc en ce mardi 17 mai avec un objectif assez utopique: 6 films...
Et premier contre temps: je suis raisonnable et décide de ne pas aller à la projection du Havre d'Aki Kaurismaki à 8h30 du matin sachant pertinemment que je ne profiterais pas du film - que je tiens à voir dans de bonnes conditions - après trop peu d'heures de sommeil. Ma journée marathon devait donc commencer à 11h pour la projection hors compétition du nouveau film de Jodie Foster, Le complexe du castor avec Mel Gibson dans un rôle qui semblait bien devoir lui apporter une certaine rédemption artistique après de nombreux déboires dans sa vie privée. En effet, il joue le rôle d'un père de famille en pleine dépression, légèrement schizophrène dont la femme (Jodie Foster) va le mettre à la porte. Au bord du gouffre, il va trouver sa rédemption par une voie des plus originales à l'aide d'un castor en peluche. Potentiellement casse-gueule et particulièrement facile de tomber dans un pathos dégoulinant, le complexe du castor évite ces pièges et offre une chronique douce-amère sur les dysfonctionnements familiaux, la folie ordinaire et les moyens de surmonter les difficultés d'une vie. En disant cela, on a presque tout dit: le film est très plaisant, assez mignon en somme mais on a l'impression de l'avoir déjà vu des dizaines de fois. Dans le genre "rise and fall and born again", il n'est ni pire ni moins bon que la plupart de ses prédécesseurs. Toutefois, il bénéficie d'un casting solide avec un Mel Gibson assez bluffant et une Jennifer Lawrence vue dans Winter's Bone encore à son avantage dans un tout autre registre... En somme, une respiration agréable dans une sélection pas toujours joyeuse (mais c'est généralement la règle içi à Cannes)
Le 2eme film de la journée est probablement l'un de ceux que j'attends le plus de la Quinzaine. Et maintenant on va où? (un titre qui prend tout son sens à l'ultime seconde du film) est en effet la seconde réalisation de Nadine Labaki, celle qui nous avait offert il y a quelques années le lumineux Caramel. Et c'est peu de dire que la belle Libanaise n'a rien perdu de son talent et offre un film féministe et résolument optimiste - on a presque envie d'écrire qu'il est par instant naïf et ce sans sous-entendu péjoratif. L'histoire? Dans un village perdu, musulmans et chrétiens tentent de cohabiter en paix malgré les soubresauts religieux qui secouent le pays. Les femmes surtout font tout pour éviter que les provocations et les rodomontades des hommes ne se transforment en conflit armé et que la vie quotidienne ne se transforme en drame meurtrier. C'est souvent drôle, parfois tragique, jamais misérabiliste. Et même si le film souffre d'une sérieuse baisse de rythme à l'approche de sa dernière bobine - il aurait peut-être fallu couper 10 minutes - il emporte l'adhésion par sa générosité et sa sincérité. On en ressort le coeur gros et le sourire aux lèvres. Imparable!
Presque pas le temps de souffler, juste d'avaler un petit panini et place à la projection unique et officielle de Pater en compétition en présence d'Alain Cavalier et de Vincent Lindon. Inclassable, le film est un mélange de fiction et de documentaire d'une liberté folle et au discours politique aiguisé. Pater, c'est la rencontre d'Alain Cavalier et de Vincent Lindon. Dans le style très particulier du réalisateur qui ne déroge pas à son style "carnets intimes" filmés directement caméras à l'épaule et en mettant sa propre vie en scène, Alain Cavalier propose à l'acteur un jeu d'enfants espiègles: "Et si on disait que j'étais Président de la République et que je te proposais le poste de Premier Ministre, il se passerait quoi, tu penses"? Commence alors un échange de libres penseurs entre deux artistes engagés, deux hommes dans la société, dans leur temps. OFNI comme on n'en voit que trop rarement, Pater est un film brillant et malicieux qui a la politesse de prendre son spectateur pour un citoyen intelligent à qui il offre de vraies pistes de réflexion et de débat. Il serait étonnant de ne pas retrouver ce film au palmarès dimanche. En tout cas, le public du Théâtre Lumières ne s'y est pas trompé, réservant une standing ovation de plus de 10 minutes émouvant aux larmes Cavalier et Lindon. Un beau moment de cinéma et de partage.
Bonne nouvelle en sortant du 4eme et dernier (déjà!) film français en lice pour la Palme d'Or: je me voyais proposer une place pour la montée des marches pour la projection du Havre à 22h. L'occasion et de rattraper le film du finlandais qui suscitait depuis le début de la journée des retours très positifs et d'enfiler mon smoking pour la première fois de la Quinzaine - histoire de dire que je ne l'ai pas descendu de Paris pour rien! Par contre, cela signifiait aussi que mon objectif initial de 6 films tombait à l'eau puisque je ne pouvais pas aller voir le documentaire The Big Fix à 20h, devant aller me changer et me préparer pour la séance de 22h.
Après une pause méritée au studio, une petite douche pour me réveiller, un habillage express en pingouin - il faut bien avouer que l'ambiance sur les marches est très différente le soir, beaucoup plus glamour et solennelle, je les montais d'ailleurs en compagnie d'Emir Kusturica flanquée de deux superbes créatures -, me voilà à nouveau dans le Théâtre Lumières qui était décidément mon lieu de résidence privilégié en ce mardi. Et après la Fée des belges Abel, Gordon et Rémy en ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, voici le 2eme film qui prend comme décor principal la pourtant bien tristoune et assez grise ville du Havre. Et là, pas de risque de confondre, puisque la ville donne son nom au film du réalisateur finlandais. Le Havre est un joli conte positif et poétique tourné à la manière d'un film des années 40-50 avec couleurs surannées et acteurs (génial André Wilms, doucereux Jean-Pierre Darroussin) au jeu très théâtral filmés dans des cadres travaillés et originaux. C'est l'histoire de la rencontre entre un vieil homme cireur de chaussures - profession portée disparue en France en 2011 et qui renforce encore le côté pastel et décalé de l'ensemble - et un jeune clandestin africain. Le Havre est un film politique qui dénonce, sans avoir l'air d'y toucher, la politique d'immigration française et qui remet au coeur de son propos la fraternité et l'entraide. Délicieusement rétro et d'une humanité rare. Là encore, le public réserve un accueil chaleureux et enthousiaste à l'ami Aki qui, visiblement timide derrière une carapace d'ours grognon, s'échappe rapidement de la salle sous les vivats du public pendant que ses acteurs profitent plus longuement des applaudissements.
Dernière étape de ma folle journée, lors des fameuses projections de minuit du Festival et toujours au Lumière, Dias de Gracia, un thriller mexicain musclé se déroulant lors de 3 étés caniculaires bercés par les coupes du monde 2002, 2006 et 2010. Malheureusement, la fatigue, le froid et l'air conditionné provoquant un assèchement terrible de mes yeux (lentilles obligent) me poussent à quitter la salle au bout d'une heure de film. Il faut parfois savoir renoncer. Toutefois, ce que j'ai pu voir du film avait l'air à la fois assez prometteur (premiers plans vertigineux avec photographies superbes) et bancal (le scénario alambiqué à outrance tient-il ses promesses sur 2 heures ou le tout se dégonfle-t-il comme une vulgaire baudruche). Réponse probable lors d'une projection de presse du film à Paris.
Bilan de la journée qui allait s'achever de façon totalement glam en smoking au fast food américain dont je n'ai pas besoin de citer le nom (ce qui n'empêchait pas une conversation pro passionnante en dévorant un hamburger bien gras): 4,5 films vus, deux excellents films en compétition qui se positionnent incontestablement pour figurer au palmarès dimanche et la confirmation du talent de Nadine Labaki. En somme, une très bonne journée au Festival de Cannes.
Et sans réelle surprise, étant donné le déroulement du Festival depuis le début des hostilités, mon mercredi allait se révéler plus calme au niveau cinéma. Rendez-vous rapidement pour en savoir plus... Cinématographiquement vôtre
Emmanuel Pujol
