
A la lecture du titre de mon billet de mercredi, vous vous dites - j'en suis sur- "ça y est, il a craqué"! Et bien, figurez-vous que pas du tout... Bien au contraire même. Pourquoi cette assertion provocatrice alors? Pour deux raisons:
. Parce que l'affaire DSK est sur toutes les lèvres - façon de parler -, les télés dans le Palais étant branchés soit sur la chaîne du Festival (car oui il y a une chaîne dédiée au Festival de Cannes avec retransmission des conférences de presse, photo calls, avis de critiques, etc etc) soit sur I-Télé pour suivre heure après heure, ad nauseum, les développements du DSKgate. Et les commentaires fusent, entre théorie fumeuse du complot et débats de comptoir. Finalement, même dans une bulle aussi hermétique que celle qui enveloppe les Festivaliers, l'actualité chaude parvient parfois à revenir au premier plan.
. Parce qu'un Festival de Cannes sans polémiques n'est pas un vrai Festival de Cannes. Et c'est peu de dire que celle déclenchée par Lars Von Trier (LVT) a fait l'effet d'une petite bombe. Venu présenter en compétition officielle Mélancholia (cf ci-dessous), le réalisateur danois a littéralement craqué en conférence de presse. A une question bien innocente d'un journaliste l'interrogeant sur ses origines allemandes, LVT a répondu qu'il avait de la sympathie pour Hitler (précision importante, il a dit en anglais "sympathy" qui peut se traduire par "compassion" mais bon cela ne change pas grand-chose à l'inanité et à la gratuité du propos), qu'il le comprenait même s'il a fait de "mauvaises choses" (c'est marrant comme euphémisme, non?). Et de conclure avec aplomb: "Je suis avec les juifs bien sûr, mais pas trop, parce qu'Israël fait vraiment chier". Fabuleux surtout quand, dans le parterre de journalistes dûment accrédités, on entend fuser des rires. J'ose espérer qu'ils étaient de gêne. Kirsten Dunst, assise à ses côtés et visiblement mal à l'aise, souffle un "Oh my God". Pour le coup, c'est elle qui a toute ma sympathie. Cette affaire va faire tellement de bruit que le lendemain (ben oui, j'anticipe comme je suis en retard!) Lars von Trier sera déclaré persona non grata au Festival même si son film reste en compétition - les organisateurs lui ont tout de même précisé que s'il venait à gagner un prix dimanche, il serait bien venu de faire profil bas et de ne pas venir le chercher. Ambiance, ambiance... Et le mystère s'épaissit encore autour du bonhomme et de son goût pour la provoc gratuite quand j'apprends que sa femme (et donc ses enfants) sont juifs! Incompréhensible LVT...
Refermons la parenthèse fait-divers et revenons à ce qui nous préoccupe surtout ici: le cinéma... Trois films vus en ce mercredi: Melancholia donc, le très attendu La Conquête et un film sud-africain à Un certain Regard, Skoonheid... C'est parti!
Honneur au film en compétition que je ne découvrais évidemment pas à la séance de 8h30 - je crois que j'ai abandonné l'idée de me lever aussi tôt même si la suite du Festival allait me prouver le contraire (teasing complètement inintéressant, je l'avoue). Mélancholia, c'est donc une fin du monde vue à travers les yeux de deux soeurs, l'une dépressive qui attend la mort (Kirsten Dunst, neurasthénique), l'autre anxieuse mais qui refuse la fatalité (Charlotte Gainsbourg, lumineuse). Teinté de romantisme allemand, baigné par la musique - assez assourdissante - de Wagner, le film se décompose en deux long chapitres, l'un consacré au mariage de la plus jeune soeur qui se transforme en jeu de massacre à la Festen, l'autre à l'angoissante attente de l'impact entre la Terre et une étrange planète météorite qui fascine autant qu'elle terrifie, symbole de destruction mais aussi, presque, d'innocence et de puissance supérieure. Vous l'aurez compris, la pellicule baigne dans une ambiance mystique très ethérée. S'ouvrant sur des compositions ressemblant à des tableaux expressionnistes grâce à l'utilisation d'un ultra-ralenti, Melancholia m'a laissé terriblement froid. Jamais je ne me suis senti en empathie avec ses personnages, jamais je n'ai été ému du destin de ces deux femmes. Ajoutez à cela des dialogues pompeux, un rythme lancinant et vous obtenez un film qui risque de ravir la critique bobo parisienne mais à côté duquel je suis complètement passé, pas comme la planète Mélancholia qui elle ne rate pas la Terre (ne vous inquiétez pas, je ne spoile rien du tout, tout suspense est écarté dès le premier plan)
Et quid de la Conquête? Malheureusement, voilà un film qui fait pschit, surtout comparé à deux autres grands vrais films politiques présents à Cannes, Pater et l'Exercice de l'Etat (vu depuis à Un Certain Regard). Le vrai problème du film de Durringer, c'est qu'il prend la vie politique française par le petit bout de la lorgnette, son côté spectacle, people et petites phrases. Alors, c'est certes parfois très drôles avec des remarques assassines mais le film ne nous apprend strictement rien, il est purement factuel et surtout terriblement anecdotique.
C'est une comédie filmée assez platement et interprétée par des acteurs qui ne jouent pas mais qui imitent. Ils ne sont pas dans la composition d'un personnage mais dans le mimétisme pur et dur. Alors, certes Denis Podalydès est plus vrai que nature en Nicolas Sarkozy mais on a l'impression de regarder un long sketch des Guignols de l'info tout en feuilletant d'anciens numéros (de 2002 à 2007 précisément) de Paris Match. Toutefois, malgré l'absence totale de la gauche et contrairement à certains commentaires lus à droite à gauche, le film ne rend pas le président actuel plus sympathique, c'est un animal politique opportuniste et prêt à tout, comme les autres en somme, ni plus, ni moins. Par contre, ce qui est incontestable, c'est que Patrick Rotman fait passer Cécilia pour une belle garce. Pour finir, une anecdote amusante: il est assez ironique de retrouver au générique du film Dominique Besnehard dans le rôle d'un conseiller proche de Sarko, lui qui a été l'un des grands manitous en 2007 de la campagne de ... Ségolène Royal avec qui il s'est brouillé depuis!
Dernier film de la journée, Skoonheid qui dresse le portrait de François, beauf sud-africain, un cinquantenaire chef d'entreprise, macho et au racisme ordinaire qui cache en réalité un secret inavouable: il est aussi attiré sexuellement par les hommes. Il va tomber amoureux du fils d'un ami à lui, recroisé par hasard à un mariage. La caméra suit son protagoniste au plus près, dans un film mutique et troublant à la mise en scène esthétiquement intéressante. Tombant malheureusement parfois dans le racoleur et le sordide gratuitement, donnant l'impression - surtout dans une scène - de vouloir choquer pour choquer, le film, difficilement "aimable", ne laisse en tout cas pas indifférent.
Il était temps ensuite de plonger à nouveau dans les folles nuits cannoises, du concert d'Anna Calvi à la villa des Inrocks à la soirée Colombiana (un film du Marché avec Zoé Saldana) en passant par la plage du Chéri-Chéri avec l'équipe du film roumain Loverboy. Le jour n'allait pas tarder à se lever quand je rentrais au studio. Après quelques heures de sommeil que j'espérais réparateur, un long jeudi de cinéma m'attendait! Suite au prochain numéro...
Emmanuel Pujol
